April 26, 1994

AFRIQUE DU SUD De lâapartheid a la reconnaissance

(SECTION: Etranger)

Par Georges MARION
de notre correspondant


JOHANNESBURG
— Nelson Mandela, qui sera vraisemblablement le prochain president de la Republique sud-africaine, votera mercredi 27 avril, pour la premiere fois de sa vie. A presque soixante-seize ans ! Avec lui voteront quelque seize millions de Noirs qui, a l'exception des anciens habitants des homelands “independents”, n'auront, eux non plus, jamais exerce leurs droits de citoyens.

Rien ne decrit mieux le bouleversement de la societe sud-africaine que ce simple constat: il a fallu attendre la fin du millenaire pour que tous les habitants d'Afrique du Sud, sans distinction de couleur, puissent enfin decider de leur sort. Que de sang pour en arriver la. Sang verse durant plus de quatre decennies d'apartheid, mais aussi durant les quatre annees qui separent la liberation de Nelson Mandela, en fevrier 1990, de cette premiere consultation libre et multiraciale. Les statistiques sont edifiantes.

En 1991, l'Institut des relations entre les races enregistrait 14 700 meurtres ; l'annee suivante il en comptait 20 135 ; un an plus tard le “score” atteignait le chiffre de 22 000, sans qu'il ne soit plus possible de faire la distinction entre criminalite “ordinaire” et politique. En 1992, 226 policiers etaient assassines contre 65 aux Etats-Unis ; en 1993, il y en a eu 260.

Chiffres spectaculaires dont on ne percoit toute la signification que si on les rapproche des statistiques judiciaires. A en croire un depute du Parti democrate (DP), Lester Fuchs, moins de la moitie des crimes ont fait l'objet d'une enquete en 1992. Et sur cette moitie, 87 % des inculpes sont sortis libres du tribunal, fautes de preuves qu'une police inefficace etait incapable de fournir.

Taux de criminalite astronomiques et justice impuissante designent un pays a feu et a sang. Et pourtant, malgre les violences insupportables, les reglements de comptes entre gangs et groupes politiques rivaux, malgre les manifestations qui tournent au massacre, l'Afrique du Sud n'a pas glisse dans le gouffre.

Chaque catastrophe a ete surmontee, du massacre de Boipatong (17 juin 1992, 39 morts) a la fusillade de Bisho (7 septembre 1992, 29 morts) ; de l'assassinat de Chris Hani, un des dirigeants de l'ANC, et ses suites (avril 1993, une soixantaine de morts) a la recente tuerie de Johannesburg lorsque l'ANC et des tireurs inconnus ont ouvert le feu sur une manifestation de l'Inkatha (28 mars 1994, 53 morts).

Cahin-caha, les negociations conduisant aux elections ont abouti. Chacun des protagonistes n'a pas manque d'expliquer qu'on le devait a sa sagesse et a son sens du compromis. Et, sans doute, chacun merite-t-il une part des lauriers. Mais rien n'eut ete possible si l'ANC n'avait consenti la concession la plus importante : abandonner l'application stricte de la loi de la majorite qui lui aurait permis, par la seule loi du nombre, de rafler tout le pouvoir.

La volonte de voter

L'Histoire retiendra peut-etre que l'Afrique du Sud doit ce tournant au Parti communiste et a son chef, Joe Slovo, qui, le premier, en 1992, formula ce changement strategique en proposant le partage du pouvoir avec la minorite blanche. Il y a aujourd'hui quelque ironie a voir le Parti national (NP) du president De Klerk faire campagne en agitant les vieux oripeaux de la peur du communisme alors que, avant tout le monde, Joe Slovo, vieux militant de stricte orthodoxie stalinienne, avait tire les consequences de la faillite d'un systeme auquel il avait voue toute sa vie. Qui sait la voie qui aurait ete choisie si l'" aide internationaliste " de l'Union sovietique et du “camp socialiste” eut ete encore disponible?

Le principe du partage du pouvoir acquis, il restait a en regler les modalites. Une annee de plus fut necessaire, ponctuee de crises, d'impasses et de percees, accompagnee d'affrontements meurtriers et de sommets de la derniere chance. En novembre 1993, la Constitution interimaire etait finalement adoptee et la date des elections choisie. Entretemps, l'extreme droite blanche et les conservateurs noirs avec, a leur tete, le parti Inkatha de Mangosuthu Buthelezi,federes au sein de l'Alliance de la liberte (FA) avaient quitte la table des negociations, menacant d'etendre la guerre a tout le pays si leurs exigences n'etaient pas satisfaites.

N'importe ou ailleurs, une explosion aurait definitivement regle le probleme. L'Afrique du Sud fut certes secouee, mais le pays parvint a contourner l'obstacle, presque a le digerer, malgre l'impressionnante concentration d'hommes armes qu'il abrite. Sans doute les conservateurs noirs de l'Alliance de la liberte avaient-ils sous-estime le desir de voter de leurs troupes, tandis que leurs allies blancs surestimaient l'humeur belliqueuse des leurs et que les deux se meprenaient sur la solidite de l'alliance de fait conclue entre le Parti national et l'ANC.

Comme une chaine, une coalition politique n'a jamais que la force de son allie le plus faible. L'Alliance de la liberte allait rapidement s'en apercevoir lorsqu'en decembre 1993, le “patron” du Ciskei, le general Oupa Gqozo, incapable de payer ses fonctionnaires et, surtout, ses policiers, annoncait piteusement que son pays “independent”, finalement, participerait aux elections.

Quelques semaines plus tard, le president du Bophuthatswana quittait a son tour la scene politique, emporte par une emeute populaire. Moins bien inspire que son collegue du Ciskei, il n'avait pas compris qu'il n'aurait pas la force de s'opposer a une election dont il etait seul a pretendre qu'elle ne concernait pas son “pays” Saura-t-on un jour le poids de cette donnee dans la decision de participer au scrutin prise par le chef Buthelezi, quelques jours seulement avant le vote ? Dans une enquete menee en fevrier par un sociologue americain, Craig Charney, 84 % des Noirs interroges au Natal estimaient que leur region devait demeurer partie integrante de l'Afrique du Sud et ne pas devenir un Etat independant, contrairement a ce que suggerait le roi des Zoulous ; 54 % pensaient qu'ils devaient voter, meme si aucun accord n'etait conclu concernant les pouvoirs du roi.

Les electeurs de l'Inkatha n'echappaient pas a ces tendances qui affectaient tous les partis. Mieux, seuls 18 % de ceux qui se reconnaissaient parmi les electeurs potentiels de l'Inkatha declaraient vouloir observer la consigne de boycottage lancee par le chef Buthelezi, tandis que 50 % disaient qu'ils iraient voter ! Un mois plus tard, une nouvelle enquete donnait des resultats analogues, meme si les partisans d'un royaume independant du Kwazoulou-Natal voyaient leur nombre augmenter.

Cet ardent desir de voter, partage par tous les Noirs du pays pour lesquels le droit de vote constitue le premier passeport vers la dignite, n'a eu d'egal qu'un desir analogue chez les Blancs. Malgre les discours incendiaires propages par une partie de l'extreme droite, les Afrikaners a qui ils s'adressaient ont finalement privilegie les urnes a l'action directe, conscients de la nouvelle donne politique et de l'impossibilite de revenir en arriere.

L'habilite du general Viljoen, rompant avec le Front du peuple Afrikaner (AVF) et le Parti conservateur (CP) mures dans un refus inebranlable, aura ete de comprendre qu'en se presentant devant les electeurs il pouvait non seulement rallier les suffrages des nombreux orphelins de l'extreme droite, mais, surtout, etre en bonne position pour negocier ensuite l'eventuelle creation d'un Volkstaat, un Etat blanc. La signature, samedi 23 avril, d'un accord entre le general Viljoen, le gouvernement du president De Klerk et l'ANC, prevoyant la creation d'un Conseil du peuple afrikaner et la poursuite des discussions sur l'autodetermination des Afrikaners lui aura donne raison.

Une chance unique en Afrique
A quelques poignees d'excites pres, tous les partis politiques sud-africains participeront donc aux elections. Une telle unanimite ne constitue pas la garantie que les problemes seront ensuite aisement regles, mais elle est au moins l'expression d'une volonte, celle d'oeuvrer de maniere pacifique, dans un cadre parlementaire commun. Malgre les doutes que souleve generalement la politique africaine fortement marquee par les particularismes tribaux, la diversite sud-africaine ne devrait pas faire obstacle a l'unite du pays, menacer son existence et degenerer en affrontements ethniques comme au Rwanda et au Burundi, derniers avatars de la catastrophe africaine.

L'apartheid dont la religion etait la separation en races et en sous-groupes ethniques a, en effet, et paradoxalement, unifie le pays, rejetant tous les non-Blancs dans une sous-categorie unique, celle des ayants-droit a... rien.

C'est cette experience du malheur partage en commun qui constitue aujourd'hui le premier ciment d'une conscience nationale bien reelle, un sentiment qui devrait pouvoir equilibrer les eventuelles forces centrifuges, telles qu'elles s'expriment, par exemple, dans le particularisme zoulou dangereusement flatte par le chef Buthelezi ou ses allies blancs.

Le deuxieme facteur d'unite provient des potentialites economiques de l'Afrique du Sud. Dans l'ocean de misere qui engloutit le continent noir, ce pays y apparait comme une oasis aux immenses ressources. Les richesses y sont, certes, tres inegalement reparties et, sans doute, le resteront-elles longtemps. Mais, contrairement a beaucoup de pays africains, elles existent, pretes a s'investir et a permettre d'autres politiques que celle habituellement suggeree par les institutions financieres internationales. Confusement, les nouveaux citoyens d'Afrique du Sud sentent aujourd'hui que, malgre leurs malheurs anciens, ils ont quelque chance a y vivre.

 



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